Quand corriger ne corrige plus

Ce texte s’inscrit dans une série consacrée à un phénomène discret mais structurant :la manière dont une accumulation de faits, d’abord fragmentaire, devient progressivement lisible, puis orientée.

Après l’identification d’une accumulation cohérente, puis l’apparition d’une trajectoire identifiable,

il s’agit ici d’observer un moment plus subtil encore :

celui où les mécanismes de correction continuent de fonctionner,mais ne parviennent plus à infléchir la direction prise.

Rien ne se rompt.

Rien ne s’interrompt.

Mais la capacité de corriger cesse silencieusement de produire des effets structurants.

À ce stade, le fonctionnement du système ne semble pas remis en cause.

Les institutions agissent.Les décisions sont prises.Les dispositifs se succèdent.

Rien n’indique une paralysie.

Et pourtant, quelque chose s’est déplacé.

Pendant longtemps, la capacité de correction a constitué un réflexe central.Face à une difficulté, on ajustait.Face à une tension, on compensait.Face à un déséquilibre, on rééquilibrait.

Ce mode d’action reposait sur une hypothèse implicite :celle selon laquelle corriger localement permettait, à terme, de stabiliser l’ensemble.

Cette hypothèse n’est pas formellement invalidée.Elle continue même d’organiser l’action publique.

Mais ses effets ont changé.

Les corrections produisent désormais des résultats circonscrits.

Elles déplacent des contraintes,aménagent des marges,absorbent des chocs.

Elles permettent au fonctionnement de se poursuivre,sans modifier la dynamique qui le porte.

La trajectoire identifiée dans les textes précédents ne s’en trouve ni infléchie ni remise en question.

Elle se poursuit.

Ce qui apparaît alors n’est pas une absence d’action,mais un décrochage entre l’action et ses effets structurants.

La capacité d’agir subsiste.La capacité de modifier la trajectoire, elle, se referme progressivement.

Ce verrou n’est ni visible ni assumé comme tel.Il ne produit pas de rupture immédiate.Il s’installe dans la durée, par normalisation.

À ce niveau, la continuité devient trompeuse.

Parce que tout continue de fonctionner,il devient difficile de percevoir que la correction n’opère plus au niveau où elle serait déterminante.

L’action demeure,mais son rayon d’effet se rétrécit.

Ce phénomène n’impose pas encore une décision.

Il modifie en revanche le cadre dans lequel les décisions futures pourront être prises.

Lorsque corriger ne corrige plus,ce n’est pas l’action qui disparaît,mais la possibilité d’en attendre un changement de direction.

Les textes suivants examineront ce que produit, dans la durée,une capacité qui agit sans pouvoir infléchir.

Statut éditorial

  • Série : Accumulation et trajectoire
  • Article : 3
  • Rubrique : État des lieux

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